Se réveiller la nuit : et si ce n’était pas un problème mais un héritage ?
Le réveil nocturne n’est pas une anomalie : redéfinir l’“insomnie”
Il y a ces nuits où l’on ouvre les yeux sans prévenir, comme tiré doucement hors du sommeil. Et puis ça arrive : la petite tension dans la poitrine, l’agacement qui monte. Pourquoi maintenant ? Est-ce que je vais réussir à me rendormir ? À quoi va ressembler ma journée demain si je suis vidé ? On se demande même, parfois, si quelque chose cloche, si ce réveil soudain n’est pas le signe d’une insomnie qui s’installe.
Insomnia… Stricto sensu, ce mot signifie « privation de sommeil ». Mais dans la réalité de nos nuits modernes, ce qu’on appelle “insomnie”, c’est avant tout l’anxiété qui accompagne ce réveil. On pense aux causes, aux conséquences : un problème de santé, la productivité du lendemain, nos performances… et la machine s’emballe, d’autres pensées nous assaillent. Alors on se met à guetter le sommeil, à essayer de le forcer… et c’est là que tout se grippe, car le sommeil ne se conquiert pas. Il arrive quand on arrête de le chercher.
Il y a tant de croyances sur le sommeil et pourtant, il reste à bien des égards une terra incognita. On entend souvent, par exemple, qu’une nuit de sommeil réparateur doit durer huit heures, d’un seul bloc. Mais d’où vient cette croyance ? Est-elle vraiment fondée ? Et si ces réveils nocturnes n’étaient pas un bug, mais les résidus d’un mode de sommeil ancestral, un mode par défaut, inscrit dans nos gènes et notre histoire ?

Dans son livre La grande transformation du sommeil, Roger Ekirch, professeur d’histoire à la Virginia Tech, révèle une facette du sommeil qui paraît aujourd’hui oubliée : avant la révolution industrielle (XIXe s.), il était normal de dormir en deux temps. Le sommeil était segmenté en deux blocs d’une durée à peu près égale : un premier sommeil, suivi d’un intervalle d’éveil d’environ une heure, puis un second sommeil. Ce rythme, que Roger Ekirch nomme le sommeil biphasique, n’était pas une anomalie, mais la norme d’une époque, profondément ancrée dans la vie quotidienne et dans notre biologie.
Comprendre cette ancienne façon de dormir peut nous aider à repenser notre rapport au sommeil et à ce que l’on désigne par « insomnie ». Autrefois, se réveiller au milieu de la nuit n’était pas synonyme de trouble : c’était simplement un rythme inscrit dans le quotidien. En explorant plus en détail comment nos ancêtres organisaient leurs nuits, on comprend mieux pourquoi ces réveils nocturnes étaient loin d’être un problème… et pourquoi notre vision moderne de l’insomnie pourrait bien mériter un petit ajustement.
1. Quand la nuit se vivait en deux temps : ce que racontent les sources historiques sur le sommeil biphasique

« Par quelle suggestion informulée, par quel délicat contact de la nature, […] tous ces dormeurs sont-ils rappelés vers la même heure, à la vie ? Est-ce que les étoiles versent sur eux une influence ? Ou participons-nous d’un frisson de la terre maternelle sous nos corps au repos ? Même les bergers ou les vieilles gens de la campagne, les plus profondément initiés à ces mystères, ne risquent pas à conjecturer la signification ou le dessin de cette résurrection nocturne. Vers deux heures du matin, déclarent-ils, les êtres bougent de place. Et ils n’en savent pas plus et ne cherchent pas plus avant. »
Robert Louis Stevenson, Voyage avec un âne dans les bosquets des Cévennes, 1879
Ce que l’auteur de L’île au trésor décrit ici avec poésie, Roger Ekirch l’a mis en évidence avec méthode. Pour reconstituer le sommeil de nos ancêtres, il a puisé dans des sources très variées : journaux intimes, livres de médecine, œuvres de fiction, dépositions judiciaires… Ces documents dessinent une nuit bien différente de la nôtre. Les adultes dormaient souvent huit à neuf heures, parfois davantage en hiver, lorsque l’obscurité s’étirait et que les activités se faisaient rares. Le coucher survenait tôt, peu après la tombée de la nuit, surtout à la campagne. Les foyers se limitaient aux tâches essentielles : manger, dormir, s’occuper du feu ou des lampes à huile. L’éclairage artificiel étant rare et coûteux, la durée d’exposition à l’obscurité était naturellement beaucoup plus longue, favorisant un cycle de sommeil segmenté. Comme le résumait crûment le poète de la Renaissance anglaise Thomas Middleton : « nul occupation sinon dormir, manger et péter ».
Puis, au cœur de la nuit, une période de veille nocturne d’environ une heure, appelée « dorveille », interrompait le premier sommeil des habitants de l’Europe occidentale. Certains quittaient le lit pour s’occuper du bétail, raviver le feu, ou même rendre visite à leurs voisins. D’autres restaient au lit, méditaient sur leurs rêves, priaient ou réfléchissaient à leur journée passée ou à venir. Cette parenthèse était parfois jugée propice à la sexualité, certains médecins la considérant même comme le meilleur moment pour avoir des rapports. Dans l’ensemble, cette période de veille nocturne était vue comme un moment naturel, loin d’être un trouble du sommeil, et permettait aux individus de s’adonner à des activités variées avant de retrouver leur « second sommeil ».

L’insomnie telle que nous la connaissons aujourd’hui n’était pas pensée comme telle ; le réveil nocturne n’était pas vu comme un problème, mais plutôt comme un temps pour soi, un moment privilégié. Si le mot apparaît dès le début du XVIIe siècle dans des textes médicaux et littéraires, ce n’est qu’au XIXe siècle, avec l’installation du sommeil continu comme norme, que l’insomnie a commencé à être considérée comme un trouble du sommeil.
Comprendre comment nos ancêtres dormaient permet de regarder nos propres nuits d’un autre œil. Le réveil nocturne, en soi, n’a rien d’inquiétant : depuis quelques générations seulement, on s’attend à dormir d’un seul trait, sans aucune interruption. Et c’est surtout cette attente — cette pression silencieuse — qui transforme un simple éveil en source d’angoisse. Pendant des siècles, se réveiller faisait partie du rythme normal de la nuit. Se souvenir de cela aide déjà à respirer un peu mieux quand on ouvre les yeux à trois heures du matin. Et puis surtout, ça soulève une question simple mais fascinante : comment a-t-on pu abandonner un rythme aussi naturel pour adopter celui que l’on considère aujourd’hui comme “normal” ?
2. Pourquoi ce rythme nocturne a disparu ?

Avec la révolution industrielle, les modes de vie des Européens se transforment en profondeur. L’urbanisation, l’industrialisation et la mise en place d’horaires stricts imposent peu à peu une nouvelle manière d’organiser le temps : un temps réglé, discipliné, pensé pour le travail. Cette cadence plus serrée modifie le rythme quotidien et, naturellement, le sommeil.
L’électricité n’arrive pas du jour au lendemain, mais son usage, d’abord dans les villes puis progressivement dans les foyers, vient renforcer ce mouvement. Le soir n’est plus vraiment la nuit : on peut travailler, discuter, s’occuper… plus longtemps. Et à mesure que les activités s’étendent, l’idée d’un sommeil continu, compact, commence à s’imposer. En quelques générations, ce modèle — un bloc uniforme d’environ huit heures — devient la norme.
Mais cette transformation ne repose pas uniquement sur la technique. Elle est aussi culturelle. La bourgeoisie montante, soucieuse d’ordre et de respectabilité, valorise un sommeil régulier, silencieux, sans interruption. Dormir en plusieurs phases, pratique pourtant courante pendant des siècles, commence alors à être mal vu. Dans les guides domestiques, la presse et la littérature, on vante un sommeil “propre”, continu, présenté comme un signe de sérieux et de maîtrise de soi. Petit à petit, se réveiller la nuit n’est plus perçu comme naturel, mais comme un problème à corriger.
L’ensemble de ces transformations — travail plus encadré, éclairage artificiel de plus en plus présent, nouvelles attentes sociales — a peu à peu modifié notre manière d’aborder la nuit. Ce changement ne s’est pas fait du jour au lendemain, mais sur plusieurs générations, au point que beaucoup ont fini par considérer le sommeil continu comme la seule manière correcte de dormir. Dans ce nouveau cadre culturel, se réveiller au milieu de la nuit a progressivement perdu son caractère banal pour devenir, chez certains, une source d’inquiétude. Pourtant, si l’on prend un peu de recul, rien n’indique que ces interruptions soient anormales en soi : pendant des siècles, elles faisaient simplement partie du rythme nocturne. Les redécouvrir aujourd’hui permet justement d’apaiser ce regard trop strict que nous portons sur notre propre sommeil.
3. Stratégies pour accepter et tirer profit des réveils nocturnes
« Je suis éveillé, mais ce n’est pas l’heure de me lever, et je n’ai pas non plus assez dormi […]. Je suis éveillé, mais je suis sans peine, sans angoisse et sans peur, comme le sont des milliers d’autres. »
Herbert’s Devotions: or, A Companion for a Christian (London, 1657)
Cette méditation religieuse du XVIIᵉ siècle résume assez bien l’état d’esprit qu’il serait bénéfique d’adopter lors d’un réveil nocturne : l’acceptation.
Nous ne vivons plus à l’ère pré-industrielle et le rythme de vie actuel impose ses propres exigences. Néanmoins, en se souvenant que nos ancêtres dormaient en deux temps, et que le sommeil biphasique fait partie de notre héritage biologique, il devient possible de dédramatiser ce moment. La conscience de cette normalité permet déjà de réduire l’anxiété qui accompagne le réveil et prépare un retour au sommeil plus serein.
Il est également important de considérer ce que l’on appelle la loi de l’effort inverse : plus vous essayez de dormir, de vous détendre ou de vous relaxer, moins vous y parvenez. Cela ne signifie pas qu’il ne faut rien faire, mais qu’il vaut mieux créer de bonnes conditions — rythme, environnement, habitudes — plutôt que de forcer par la seule volonté.
Enfin, pourquoi ne pas réadopter certaines habitudes issues de ce passé pas si lointain ? Notre cerveau fonctionne par associations et conditionnements. S’il établit un lien entre les réveils nocturnes et les ruminations mentales, il associera le réveil, la position allongée, le lit et la chambre à ces pensées. La première chose à faire est donc de vous lever et de quitter la chambre, pour pratiquer des activités douces et calmes : lecture, écriture, écoute légère de musique, méditation…
Faites de ce moment un instant précieux, un moment vraiment à vous. Si les ruminations persistent, laissez-les se produire en dehors de la chambre, afin de déconditionner le cerveau.
C’est, selon moi, la première étape essentielle. Ne restez pas au lit : changez de pièce, puis retournez vous coucher lorsque vous sentez que le moment est juste.
Conclusion : redéfinir notre rapport au sommeil
L’histoire du sommeil montre que ce que nous considérons aujourd’hui comme un trouble — le réveil nocturne — était autrefois un phénomène naturel et accepté. Le sommeil biphasique, observé jusqu’au XIXᵉ siècle, reflétait un rythme biologique et social adapté à la vie quotidienne de l’époque. Ce n’était pas un défaut, mais une manière normale d’organiser la nuit.
Avec la révolution industrielle et la diffusion des normes bourgeoises, le sommeil a été comprimé en un bloc continu. La culture moderne a pathologisé les micro-éveils, transformant en anxiété ce qui était autrefois banal. Les contraintes sociales, la pression de performance et l’omniprésence des écrans ont amplifié cette inquiétude, donnant naissance à ce que l’on perçoit comme l’« insomnie » contemporaine.
Reconnaître que les interruptions nocturnes sont normales et adopter une approche sereine ne rend pas l’expérience du réveil nocturne moins réelle. Même en comprenant le fonctionnement du sommeil, certains moments restent vécus intensément, avec ce mélange d’énergie, de pensées et de vigilance qui peut sembler insurmontable.
Pour conclure et illustrer cela d’une façon un peu décalée, je me permets de vous faire découvrir une chanson que j’adore, un exutoire sonore à cette anxiété nocturne : Insomnia du groupe de rock britannique Marmozets. Par contre, ne vous attendez pas à ce qu’elle vous aide à ré-endormir. Parce que l’insomnie, c’est parfois ça : un pas en avant, vingt pas en arrière ; une tête qui bascule, des pensées qui tourbillonnent… Et si l’on ose l’accepter, on peut même s’y sentir étrangement bien.
Insomnia — I feel better with you… in my head.